Propriétaires/Locataires: le Bras de Fer

CÉCILE LEPAGE

L’Express du Pacifique

Au crépuscule du 31 octobre, zombies, sorcières et squelettes hantaient pour rire le perron et le hall d’entrée de l’immeuble Seafield à Vancouver. Le 1436 de la rue Pendrell, décoré avec soin par ses occupants pour toutes les grandes occasions, est un passage obligé pour les enfants du quartier lors de leur tournée d’Halloween.

Cette année, cependant, l’effroi n’est qu’à moitié feint parmi les locataires des 14 appartements que compte l’édifice. Et pour cause : ils risquent d’être mis à la porte sous peu ! C’est ce que leur a fait comprendre la société de gestion immobilière qui a racheté l’édifice cet été. En septembre, les locataires ont rencontré l’un des deux dirigeants de Gordon Nelson Investments, qui leur a signifié son intention de rénover le bâtiment et de lancer les travaux début février 2009.

L’avis d’expulsion leur pend donc au nez. Détresse à tous les étages. Dans cet immeuble loge un couple de personnes âgées, dont l’un des époux va sur ses 93 ans. Dana et Bobby, eux, attendent leur premier enfant, qui doit naître le 1er février précisément.

Un autre locataire habite à cette même adresse depuis 47 ans. Quant à Heather, la quarantaine, elle a passé la moitié de sa vie dans ces murs!

“Nous voulons rester dans nos foyers, plaide Brian. Nous sommes comme une grande famille.”

Les histoires ne manquent pas pour illustrer ces dires : il existe une tradition d’accueil et de fraternité transmise de locataire en locataire depuis des années.

Melissa,fraîchement débarquée il y a trois mois, peut en témoigner. Deux heures à peine après son arrivée, des voisins frappaient à sa porte pour lui prêter des meubles. La semaine suivante, elle rencontrait
le reste de la troupe lors du rituel du barbecue dans la contreallée où tout le monde est convié.

Ensemble, en plus d’Halloween, ils fêtent aussi la Saint Patrick et la fête nationale.

“Cette expulsion, c’est la mort d’une communauté!”, se lamente Melissa. “Gordon Nelson Investments possède cinq immeubles locatifs dans le West End, tous acquis au cours des 15 derniers mois, précise Heather. Ils ont déjà procédé à des expulsions en masse dans au moins trois d’entre eux!”

Les locataires du Seafield se disent prêts à supporter les travaux pourvu qu’ils gardent leur toit ; ils l’ont d’ailleurs déjà fait à plusieurs reprises par le passé. Peine perdue : le mobile des rénovations est l’augmentation conséquente des loyers.

“Ils veulent transformer les une chambre en deux chambres et les deux chambres en trois chambres et doubler les prix”, ajoute Heather. La tactique adoptée par Gordon Nelson, qui consiste à déloger des ocataires sous prétexte de mener des rénovations, est en fait de plus en plus répandue dans la région de Vancouver. Les sociétés de gestion immobilière tel que Hollyburn, Amacon ou TransGlobe Property Management, propriétaires de dizaines d’immeubles locatifs à travers la région, ont déjà eu recours à ette ratique. Une ébauche de liste de logements locatifs évacués ces dernières années circule parmi les embres de Renters at Risk, une association de défense des droits des locataires. Pour l’instant, elle compte 38 mmeubles répartis entre le West End, Kitsilano, Richmond, New Westminster et même North Vancouver.

Sachant que chaque adresse désigne entre 20 et 100 appartements, cela fait des centaines de personnes misses dehors…Répercussions

“Le taux annuel légal d’augmentation des loyers est de 3,7 %, explique Brent Granby de West End Residents Association. Pour contourner cette limite, les propriétaires peuvent négocier une augmentation de loyer volontaire avec leurs locataires mais ces derniers ne sont pas obligés d’accepter. Les propriétaires peuvent aussi en faire la demande auprès de la Residential Tenancy Branch, mais doivent la justifier. Alors, c’est plus expéditif d’invoquer le motif des rénovations pour vider un immeuble et se dispenser de la limite de 3,7%.”

Un style de gestion que Brent Granby qualifie d’agressif, qui cherche à soutirer le plus de profit possible en exploitant les failles du système. S’ils souhaitent contester leur expulsion, les locataires peuvent eux aussi  s’adresser à la RTB qui délivre un arbitrage. Néanmoins, le processus est extrêmement pénible. Sharon Isaak, l’une des Depuis quelques années, les cas d’expulsions en masse d’immeubles locatifs sont de plus en plus fréquents. Les locataires s’organisent et la protestation enfle. membres fondateurs de Renters at Risk, en sait quelque chose : menacée d’expulsion en septembre 2006 par l’entreprise Hollyburn, elle s’est battue pendant six mois pour obtenir gain de cause. De septembre 2006 à mars 2007, avec ses voisins de Bay Towers dans le West End, elle a plaidé sa cause consécutivement devant la Residential  Tenancy Office, la Cour suprême de Colombie-Britannique et la Cour d’appel. Sur les 38 locataires d’origine dont la vie a été chamboulée, seuls huit sont allés au bout de leur démarche. Ils vivent toujours chez eux mais à quel prix ?

“C’était incroyablement stressant, avoue-t-elle. Je n’ai jamais rien vécu d’aussi angoissant que l’incertitude de ne pas savoir si j’allais pouvoir rester chez moi ou pas.”

Elle milite désormais pour que la législation change : “Nous aimerions entre autres que la province adopte le droit de premier refus (Right of First Refusal), qui est appliqué en Ontario. Cette clause donne la priorité à l’ancien locataire pour occuper son appartement rénové au loyer initial. Cela n’empêche pas le  propriétaire de l’augmenter pour couvrir ses frais.Mais il faut qu’il passe par les voies légales pour le faire.”

Pour Brent Granby, cette épidémie d’expulsions en masse a des répercussions sur l’ensemble de la région.

“Comme les locations destinées à la classe moyenne sont de plus en plus chères, les gens se tournent vers les loyers d’ordinaire réservés aux personnes aux revenus modestes. Et ce sont ces derniers qui se retrouvent à la rue.”

À la manière d’un jeu de dominos, la pénurie de logements abordables aggrave le phénomène de l’exclusion sociale.

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